Je termine la bouche de Clara au pinceau, en l'effleurant à peine. Un rouge profond. Elle ferme les yeux et inspire comme si ce simple geste pouvait l'aider à tenir debout.
— Voilà… ne pince pas les lèvres. Sinon tu détruis tout.
Elle obéit, docile. Clara est une cliente régulière : attachée à son image, angoissée de déplaire, persuadée qu'elle doit « faire un effort » pour mériter qu'on la regarde. Ce soir, elle a une soirée d'entreprise, robe noire, sourire forcé, même scénario que d'habitude : elle veut rayonner.
Je recule pour qu'elle s'admire dans le miroir.
— Waouh… on dirait moi, mais en mieux.
— Tu es toi. Tout simplement.
Ça la fait rire. Elle se lève, s'observe sous différents angles, étire sa nuque, vérifie ses pommettes.
— Tu as des mains en or, Mélissa.
Je souris. Elle me tend un billet et me demande de garder la monnaie. Je la remercie. Je range ma mallette de maquillage. Geste après geste, dans l'ordre. Le nettoyage est mon rituel : il me remet à ma place. Il me prouve que je peux contrôler quelque chose, au moins ça. Quand Clara quitte l'appartement, le silence s'abat.
Je reste un instant debout au milieu de mon salon. Mon téléphone affiche 18 h 47. Ce soir, Stéphane vient. Je devrais me sentir vide. Je me sens pleine de colère, d'anticipation, de cette lucidité froide qu'on a quand on a pleuré jusqu'à ne plus avoir de larmes.
Je vais dans la salle de bains, j'observe mon reflet : rousse, extensions impeccables. Je me suis fabriquée une version de moi-même qu'il va regarder comme un nouveau jouet, persuadé que tout lui revient de droit.
Je m'habille sans hésiter. Robe rouge, moulante, fendue à mi-cuisse. Décolleté assumé. Je n'ai pas choisi ça pour être « sexy ». Je l'ai choisi parce que je le connais parfaitement. Je sais ce qu'il devient quand il croit que c'est gagné.
Je fais le tour de l'appartement. Tout est à sa place comme un décor de film. Dans le salon, la lumière est tamisée. Sur la table basse, une bougie. La playlist attend : Marvin Gaye, juste assez cliché pour le flatter. Je vérifie la caméra dissimulée dans l'angle. Une petite diode. Invisible si on ne la cherche pas. Je teste l'enregistrement. L'image est nette. Le son aussi.
✦ ✦ ✦
À 20 h 50, je le vois enfin se garer. En retard, comme toujours. Je le regarde descendre de sa voiture, ajuster sa veste comme un acteur avant d'entrer sur scène. Il lève la tête, repère ma fenêtre, sans me voir derrière les rideaux. La sonnerie de l'interphone retentit.
— Oui ?
— C'est moi.
Évidemment que c'est toi. Je déclenche l'enregistrement, puis j'ouvre.
Il monte les deux étages sans se presser. Quand il apparaît sur le palier, je vois, dans ses yeux, ce petit arrêt. Ce micro-décalage. Il ne s'y attendait pas.
— Wow… dit-il. Tu es rousse maintenant.
Je le laisse faire son numéro.
— Ça te va bien, ajoute-t-il.
— J'avais envie de changer de tête.
Il s'approche, m'embrasse sur la joue. Je lui rends son baiser, tendre, juste ce qu'il faut pour lui donner l'impression qu'il est attendu.
— Entre.
Je referme la porte.
— Ça a changé, ici. Tu as refait la déco ?
— Oui. J'avais aussi envie de nouveauté dans mon intérieur.
— Tu es ravissante, dit-il. Cette robe… franchement. Tu sais te mettre en valeur.
Je le remercie.
— Comment vas-tu, Stéphane ?
Il se laisse tomber, déjà à l'aise, comme si l'appartement était un prolongement de lui.
— Fatigué, dit-il. Beaucoup de boulot. Toujours la même chose.
Il m'observe encore.
— Et toi… tu deviens quoi ? Toujours maquilleuse ?
La façon dont il dit « maquilleuse » est presque charmante. Comme s'il parlait d'un hobby.
— Freelance, oui. Et ça marche.
— Tant mieux. Il faut que tu… t'installes vraiment. Que tu fasses quelque chose de solide.
Quelque chose de solide ? Comme son mariage foireux, sans doute. Je serre la mâchoire. J'embraye aussitôt.
— Et toi, ton épouse, tes enfants… tout va bien ?
Il se fige.
— Je croyais qu'on devait éviter ce sujet.
Je souris, douce.
— Bien sûr. Je suis désolée.
Il soupire, comme un homme qui tolère.
— Mélissa… je sais qu'on en a déjà parlé, mais… pas de publicité autour de notre histoire. Je ne peux pas me permettre. Tu comprends ?
Je hoche la tête. Je connais la rengaine. Sa réputation, sa carrière. Sa vie. Et moi, je suis le sas de décompression. Le secret qui se tait. Le plaisir qui ne laisse pas de traces.
— Je comprends.
Je saisis surtout que sa tranquillité mérite, selon lui, tous les sacrifices. Surtout les miens. Il se lève, se rapproche, pose ses mains sur mes hanches comme si c'était un droit.
— Viens là.
Je le laisse m'attirer, juste assez.
— Tu m'as manqué.
Ce mensonge-là, il le dit bien. Je souris avant de m'éloigner.
— Assieds-toi. Je vais nous chercher à boire.
Il me regarde, amusé.
— On boira après, ma puce. Approche.
Je m'exécute. Son assurance m'horripile. Cette façon de disposer de moi quand bon lui semble. Je le regarde, une seconde de trop. Je sens quelque chose se verrouiller en moi. Comme si ma dernière chance de lui trouver une excuse venait de mourir.
— J'ai soif, Stéphane. Il fait chaud.
Il attrape mon poignet.
— Tu ne vas pas me laisser comme ça.
Son désir a toujours eu, à ses yeux, le caractère d'une urgence. Le mien, beaucoup moins.
— Mais non, mon cœur. Je reviens. Et je te promets… tu ne le regretteras pas.
— Je sais. Tu as les lèvres les plus douces que je connaisse. Ça m'a manqué.
Dans la cuisine, je prépare les verres hors de sa vue. Ma main ne tremble pas lorsque j’ajoute ce que j’ai prévu pour lui. Je remue, puis je retourne dans le salon avec le sourire qu’il attend.
✦ ✦ ✦
Vingt minutes après avoir terminé son dernier verre, Stéphane s’écroule. Je lève son bras. Il retombe lourdement. Je vérifie sa respiration. Il va bien. Je stoppe l’enregistrement et visionne les premières minutes. Son arrivée. Le « tu es rousse ». Ses compliments. Ses mises en garde. Ses phrases de propriétaire. Sa façon de parler de sa femme comme d’un obstacle et de moi comme d’une chose qu’il aurait laissée derrière lui. Tout y est.
Minuit pile. Michèle sonne à la porte. Lorsqu’elle entre, son regard passe de ma robe rouge à Stéphane allongé sur le canapé.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Il dort.
Elle s’approche, vérifie sa respiration à son tour, puis se retourne vers moi.
— Il était simplement question de le faire parler.
— Ce qu'il a fait.
— Rien de plus, Mélissa ! Je n'aime pas du tout ces méthodes !
Je récupère mon téléphone et lance la vidéo. Michèle regarde Stéphane entrer chez moi, me détailler, me complimenter. Elle écoute ses remarques, son ton.
— Tu as ce qu’il te faut.
— Je vais lui donner une bonne leçon.
— Il ne comprendra rien. Il dira que tu l’as piégé.
— Il est venu de son plein gré.
— Je sais.
Elle s’assoit près de moi. Pendant des mois, Stéphane m’a appelée lorsqu’il en avait envie. Il disparaissait après chaque rencontre, puis revenait avec les mêmes phrases et les mêmes promesses. Je n’avais rien demandé. Pourtant, lorsqu’il avait rencontré le père de Tony, mon meilleur ami, il lui avait raconté une autre histoire. J’étais devenue une femme instable qui le poursuivait, une hystérique à laquelle il avait dû rappeler plusieurs fois qu’il ne voulait rien savoir d’elle.
L'histoire m’était revenue quelques jours plus tard, débarrassée de tous les détails qui auraient pu l’adoucir. Stéphane avait protégé sa réputation en ruinant la mienne.
— Je vais lui envoyer la vidéo.
Michèle garde les yeux sur l’écran.
— Au père de Tony ?
— Oui.
— Et après ?
— Après, il saura lequel de nous deux ment.
Elle se lève et remet son manteau. Avant de partir, elle regarde Stéphane une dernière fois.
— Ce que tu as fait ce soir, ce n’est pas rien.
— Ce qu’il a fait non plus.
— Je n’ai pas dit le contraire.
Elle m’embrasse sur la joue et s’en va.
✦ ✦ ✦
Je reste près du canapé. Toutes les vingt minutes, je vérifie la respiration de Stéphane. Il ne bouge presque pas. Vers quatre heures, je m’installe dans le fauteuil, mais je ne dors pas.
Le jour entre dans la pièce bien avant qu’il ouvre les yeux. Il se redresse brusquement et porte une main à son front.
— Qu’est-ce que je fais là ?
— Tu t’es endormi.
Il regarde sa chemise froissée, ses chaussures encore aux pieds, puis la table basse.
— J’ai un trou noir.
— Tu as beaucoup bu.
— Je devais rentrer.
— Tu n’étais pas en état.
Il se lève trop vite et doit prendre appui sur le canapé. Son visage est gonflé, sa bouche sèche. Il cherche son téléphone et découvre plusieurs appels manqués.
— Ma femme sera furieuse.
— Tu trouveras bien une explication.
— Qu’est-ce que je vais lui dire ?
Je hausse les épaules.
— La vérité.
Il me regarde comme si je venais de l’insulter.
— Tu sais que je ne peux pas.
— Évidemment.
Il récupère sa veste.
— Pourquoi tu es comme ça ?
— Comme quoi ?
— Froide.
— Tu préférais quand j’étais folle ?
— De quoi tu parles ?
— Tu le sais très bien.
— Mélissa…
— Tu as raconté que je te harcelais.
Son visage change.
— Quoi ?
— Tu as même expliqué que tu avais dû me remettre à ma place plusieurs fois.
— Je n’ai jamais raconté ça.
— Bien sûr que si !
— Je te jure que non !
— Tu ne te souviens même plus de toutes les personnes devant lesquelles tu m’as salie ?
— Mélissa, regarde-moi. Je n’ai jamais dit ça.
— Tu mens !
— Qui t’a raconté cette histoire ?
— Ça ne te regarde pas.
Son regard parcourt le salon.
— Il s’est passé quelque chose entre nous ?
— Tu n'as pas quitté le canapé.
— C’est tout ?
— Tu as beaucoup parlé.
Il attrape la poignée de la porte.
— Je n’aurais jamais dû venir.
— Pour une fois, nous sommes d’accord.
Il sort sans m’embrasser et sans se retourner.
✦ ✦ ✦
Je reste face à la porte après le départ de Stéphane. Son démenti résonne encore dans l’appartement. Sa voix me revient : Je n’ai jamais raconté ça.
Stéphane ment avec une facilité déconcertante. À sa femme, à ses enfants, à moi. Pourtant, cette fois, il n’a pas détourné la conversation. Il n’a pas cherché à m’attendrir ni à me rendre responsable. Il avait l’air sincèrement surpris.
Je ramasse les verres et ouvre les fenêtres. Sur la table basse, mon téléphone attend près de l’ordinateur. Je relance la vidéo.
Stéphane apparaît sur le palier, me détaille, entre sans hésiter. J’écoute ses compliments, ses exigences de discrétion, sa manière de parler de notre histoire comme d’un problème dont je serais l’unique menace. La vidéo prouve qu’il est venu de son plein gré. Elle montre qu’il me désire et qu’il n’a jamais eu besoin de me repousser. Elle ne prouve pas qu’il m’a traitée d’hystérique.
J’arrête la lecture et j’appelle Tony.
— Tu es déjà réveillée ?
— Je n’ai pas dormi.
Sa voix change aussitôt.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je lui raconte tout. La caméra, le verre, la présence de Michèle, le réveil de Stéphane. Tony ne m’interrompt pas jusqu’au moment où je lui avoue avoir ajouté quelque chose dans sa boisson.
— Tu as fait quoi ?
— Il ne risquait rien.
— Tu n’en sais rien, Mélissa. Il aurait pu faire un malaise.
— Michèle était là.
— Ce n’est pas la question. Tu aurais pu te retrouver avec un homme inconscient chez toi et la police devant ta porte.
Sa colère me rassure presque. Tony ne cherche pas à défendre Stéphane. Il a eu peur pour moi.
— Il a nié.
— Évidemment.
— Tu ne l’as pas vu.
— Je n’ai pas besoin de le voir. Il allait faire quoi ? Reconnaître qu’il a raconté à mon père que tu le harcelais ?
Je ferme les yeux.
— Il avait l’air sincère.
— Stéphane trompe sa femme depuis combien de temps ? La sincérité, c’est probablement ce qu’il joue le mieux.
Je regarde l’image arrêtée sur l’écran.
— J’ai tout filmé.
Tony garde le silence quelques secondes.
— Tout ?
— Son arrivée, ce qu’il m’a dit, la façon dont il s’est comporté. Je voulais envoyer la vidéo à ton père.
— Ne fais pas ça.
— Pourquoi ?
— Parce qu’une fois qu’elle sera partie, tu ne la contrôleras plus. Mon père peut la montrer à quelqu’un, la transférer ou appeler Stéphane. Tu ignores ce que ça déclenchera.
— Donc je ne fais rien ?
— Tu le sors de ta vie. C’est déjà beaucoup.
Je passe un doigt sur la barre de lecture.
— Tu es certain que ton père t’a rapporté ses paroles exactement ?
— Pourquoi tu me demandes ça ?
— Pour savoir.
— Oui. Stéphane lui a présenté une femme obsédée, incapable d’accepter la fin d’une histoire. Il savait très bien ce qu’il faisait.
Sa réponse tombe sans hésitation.
— Tu n’envoies rien à mon père, d’accord ?
— Pas aujourd’hui.
— Mélissa…
— J’ai dit pas aujourd’hui.
Je raccroche et referme l’ordinateur sans supprimer la vidéo.
✦ ✦ ✦
Stéphane ne m’écrit pas.
Le premier jour, je m’en félicite. Le deuxième, je vérifie malgré moi si je ne l’ai pas bloqué. Le troisième, son silence commence à ressembler moins à une fuite qu’à une décision.
Je travaille. Je maquille une mariée qui pleure avant même d’avoir enfilé sa robe, une adolescente qui veut des yeux de femme et une femme de cinquante ans qui me demande de lui en retirer dix. Je souris, je rassure, je nettoie mes pinceaux. Tant que mes mains sont occupées, mon esprit se tient tranquille.
Le jeudi soir, un message apparaît.
« Je veux savoir qui t’a raconté ça. »
Je retourne le téléphone.
Tony m’appelle quelques minutes plus tard pour savoir si j’ai mangé. Je lui réponds que je n’ai pas faim. Une heure après, il sonne à ma porte avec deux barquettes à emporter. Il entre, pose le dîner sur la table et ouvre les placards.
— Tu as encore oublié d’acheter de l’eau.
— Il y en a au robinet.
— Un jour, je vais venir vivre ici pour t’empêcher de dépérir.
— Tu ne tiendrais pas une semaine.
— Trois jours. Après, je te mettrais dehors.
Je ris. Cela ne m’était pas arrivé depuis le départ de Stéphane.
Tony me regarde quelques secondes avant de sortir les couverts.
— Ça va mieux.
Ce n’est pas une question.
— Il m’a écrit.
Son sourire disparaît.
— Qu’est-ce qu’il veut ?
Je lui tends le téléphone. Il lit le message puis me le rend.
— Ne réponds pas.
— Je n’avais pas prévu de le faire.
— Alors pourquoi tu gardes son message ouvert ?
Je verrouille l’écran.
Nous mangeons devant une émission que nous ne regardons pas. Tony parle de son travail, d’un collègue qui confond assurance et compétence, de son père qui refuse toujours de changer une télévision achetée au siècle dernier. Il remplit la pièce avec des choses ordinaires. C’est ce qu’il a toujours su faire lorsque ma vie menaçait de déborder.
Avant de partir, il désigne l’ordinateur.
— Tu as supprimé la vidéo ?
— Non.
— Mélissa…
— Elle est à moi.
— Tant que tu la garderas, tu resteras dans cette histoire.
— Je ne suis pas certaine d’en être sortie.
Il baisse les yeux, puis remet sa veste.
— Tu mérites quelqu’un qui te choisit vraiment.
La phrase me serre la gorge. Tony pose une main sur ma joue avant de s’en aller.
À 23 h 15, Stéphane m’écrit de nouveau.
« Je ne te demande pas de me croire. Vérifie seulement les faits. Je ne t’ai pas menti Je ne supprime pas la vidéo. Je la déplace dans un dossier auquel je donne un nom banal.
« Factures ».
✦ ✦ ✦
Le samedi suivant, Michèle m’envoie un message.
« Concert ce soir. J’ai trois places et je refuse toute excuse. »
Je commence par chercher une raison de décliner. La fatigue, le travail, ma mallette à réorganiser. Elle les balaie avant même que je les formule.
« Tony vient te chercher à 20 h. Sois prête. »
À 19 h 58, il klaxonne sous ma fenêtre. Je descends avec une veste légère sur les épaules. Michèle m’attend à l’arrière et m’applaudit lorsque j’ouvre la portière.
— Elle est sortie de chez elle.
— Profitez-en, ça ne se reproduira pas.
La salle est déjà pleine lorsque nous arrivons. Une file s’étire devant l’entrée. Après quelques minutes d’attente, les physios nous laissent passer. Une fois à l’intérieur, Michèle nous entraîne vers la scène.
— Je vais chercher à boire. Vous voulez quoi ? demande Tony.
— Un planteur, répond Michèle.
— La même chose pour moi.
Michèle lève les bras, chante trop fort et invente les paroles qu’elle ne connaît pas. Je ris en essayant de ne pas renverser le verre que Tony vient de me tendre.
Après plusieurs morceaux, je retourne au bar. Un homme se décale pour me laisser passer.
— Vous étiez devant, non ?
— Ça dépend. Vous surveillez toute la salle ?
— Seulement celle qui rayonnait le plus.
Il sourit et se présente. Il s’appelle Julien. Il est venu avec deux collègues qui ont disparu quelque part près de la scène. Nous parlons du concert, puis de musique. Il me raconte qu’il achète encore des disques alors qu’il n’a plus de lecteur depuis son dernier déménagement.
— C’est donc de la décoration.
— Une collection.
— Sans lecteur ?
— Je n’ai pas dit que c’était une collection intelligente.
Tony apparaît avec une bouteille d’eau.
— Tout va bien ?
— Oui. Tony, je te présente Julien.
Ils se serrent la main. Julien reprend la conversation, mais Tony reste près de nous. Lorsque Michèle nous rejoint, le concert touche à sa fin.
— On va boire quelque chose ailleurs ? propose Julien.
— Nous avons déjà prévu de rentrer, répond Tony.
Je me tourne vers lui.
— Depuis quand ?
— Depuis que Michèle lutte pour garder les yeux ouverts.
— Je suis parfaitement réveillée.
Elle bâille avant d’avoir terminé sa phrase. Julien rit, puis sort son portable.
— Je peux prendre ton numéro ?
Je le lui donne. Il m’appelle aussitôt afin que le sien s’affiche sur mon écran.
— Comme ça, tu ne pourras pas prétendre l’avoir perdu.
Il rejoint ses collègues après nous avoir salués.
Sur le chemin du parking, Tony attend que nous soyons sortis de la foule.
— Il parle beaucoup.
— Il était sympathique.
— Il s’écoute surtout parler.
Michèle glisse son bras sous le mien.
— Il fallait rester avec nous au lieu de nous abandonner pour chercher une place.
— Je vous ai laissées dix minutes.
— Douze, précise-t-elle.
Tony ouvre la voiture.
— En douze minutes, ce type a réussi à placer sa collection de disques, son travail, son appartement et son déménagement.
— Il répondait à mes questions.
— Je te préviens simplement : il aime surtout s’entendre raconter sa vie.
Je m’installe à l’avant.
— Message reçu.
Michèle réclame de la musique et Tony démarre. Mon portable vibre avant que nous ayons quitté le parking.
« Ravi de t’avoir rencontrée. J’espère que tu n’attendras pas le prochain concert pour me répondre. Julien. »
Je range mon portable dans mon sac sans répondre. Pas encore.
.
✦ ✦ ✦
L’interphone sonne.
— Oui ?
— C’est Clara.
Je lui ouvre l’entrée de l’immeuble. Quelques instants plus tard, elle frappe à ma porte. Je l’accueille en tenant un pinceau entre les dents.
— Je dérange ?
— Je ne t’attendais pas aujourd’hui.
— Je sais. Je ne viens pas pour un maquillage.
Elle entre avec son sourire des bons jours, celui qui ne demande l’autorisation à personne. Sa soirée d’entreprise s’est mieux passée que prévu. Trois collègues lui ont demandé qui l’avait maquillée et la responsable de la communication a retenu mon nom.
— Nous préparons une campagne interne avec des portraits de femmes de l’entreprise. Tous les âges, tous les postes, toutes les carnations. Ils cherchent quelqu’un pour le maquillage.
— Et tu as pensé à moi.
— J’ai surtout parlé de toi jusqu’à ce qu’ils n’aient plus le choix.
Elle sort une chemise de son sac. Le projet concerne douze femmes photographiées sur une journée. Le maquillage doit être discret, adapté à chacune, presque invisible.
— Tu pourrais le faire ?
Je parcours les documents en essayant de ne pas sourire trop vite.
— Oui.
— Tu n’as même pas vérifié la date.
— Si c’est demain, je le fais demain.
Clara éclate de rire.
La séance est prévue dix jours plus tard. Lorsqu’elle repart, je relis le contrat trois fois. Ce n’est pas la mission qui changera ma vie, mais c’est la première qu’on me propose sans me demander de casser mes tarifs en échange de visibilité.
Je transforme aussitôt la table du salon en poste de travail. Je vérifie mes produits, jette ce qui doit l’être et établis une liste. Il me faut plusieurs teintes de fond de teint, de nouveaux pinceaux, des éponges, des palettes adaptées aux peaux matures. J’appelle deux fournisseurs, compare les prix et passe une commande qui absorbe une partie de mon avance. Mon enthousiasme résiste au montant.
Clara m’envoie les portraits des participantes. Je les observe une à une, agrandis les visages, note les particularités de chaque peau et prépare une fiche pour chacune. Certaines femmes sourient franchement. D’autres semblent déjà s’excuser d’être devant l’objectif.
Je connais cette façon de disparaître tout en restant dans le cadre.
Sur le dossier d’une chaise, ma robe rouge traîne encore. Je l’avais lavée, puis abandonnée là comme une peau dont je ne savais que faire. Je la décroche, remonte la fermeture et la range au fond de l’armoire. Je ne ressens rien de particulier. Ni regret ni fierté.
Les jours suivants, je mets à jour mon portfolio, teste des associations de couleurs et organise ma mallette pour ne pas perdre une seconde le jour de la séance. Je colle une étiquette sur chaque compartiment, prépare mes produits désinfectants et vérifie deux fois la liste du matériel. Mon appartement retrouve peu à peu sa fonction. Ce n’est plus le décor d’un piège. C’est mon lieu de travail. À vingt-deux heures, je referme enfin l’ordinateur. Mon dos me fait mal, mes yeux brûlent et je n’ai pas pensé une seule fois à ouvrir le dossier « Factures ».
✦ ✦ ✦
Michèle m’appelle.
— Tu es chez toi ?
— Oui.
— J’arrive.
Peu après, l’interphone sonne. Je lui ouvre et l’attends sur le palier. Lorsqu’elle arrive, elle m’embrasse rapidement avant d’entrer. Son regard parcourt le salon. Les pinceaux sèchent près de l’évier, les palettes sont alignées sur la table et les portraits envoyés par Clara occupent une partie du mur.
— Qu’est-ce que tu prépares ?
— Clara m’a obtenu un contrat pour une campagne. Je dois maquiller douze femmes avant une séance photo.
— C’est une bonne nouvelle.
— Oui.
Elle s’assoit pendant que je rassemble les produits éparpillés sur la table.
— Tu voulais me parler ?
— J’ai repensé à l’autre soir.
Je continue de ranger.
— J’aimerais oublier.
— Moi aussi, mais je me demande ce qui s’est passé après mon départ.
Je pose la palette que je tiens.
— Stéphane s’est réveillé au petit matin. Il ne se souvenait de rien. Il a surtout paniqué en découvrant les appels de sa femme.
— Tu lui as parlé de ce qu’il avait raconté sur toi ?
— Oui.
— Comment a-t-il réagi ?
— Il a eu l’air surpris. Il m’a demandé de quoi je parlais. Quand je lui ai expliqué, il a juré qu’il n’avait jamais dit que je le harcelais. Ensuite, il a voulu savoir qui m’avait raconté cette histoire.
— Et tu lui as répondu ?
— Non.
— Il a essayé de se justifier ?
— Il a continué à nier.
— Il t’a accusée de mentir ?
— Non.
Michèle garde le silence quelques secondes.
— Quoi ?
— Quelque chose me dérange.
— Tu prends sa défense maintenant ?
— Je ne défends personne. J’ai regardé la vidéo avec toi. J’ai vu un homme marié entrer ici sans hésiter, exiger que votre relation reste secrète et se comporter comme si tu étais à sa disposition. Je sais ce qu’il est.
— Nous sommes donc d’accord.
— Sur son comportement, oui. Mais la vidéo ne prouve pas qu’il a raconté cette histoire.
— Je le sais.
— Et d’après ce que tu viens de me dire, son démenti n’avait rien à voir avec les excuses qu’il utilise d’habitude.
Je croise les bras.
— Il ment très bien.
— C’est possible.
— Alors, qu’est-ce qui te fait douter ?
— Sa surprise. Le fait qu’il ait immédiatement voulu connaître l’origine de l’histoire. S’il avait cherché à te faire porter la responsabilité ou à minimiser ce qu’il avait dit, je n’y aurais pas pensé davantage.
— Il avait peut-être préparé sa réponse.
— Comment aurait-il pu préparer une réponse à une accusation qu’il ne savait pas que tu allais formuler ?
Je détourne les yeux.
— Il a improvisé.
— Peut-être.
— Tu ne me crois pas.
— Je te crois, Mélissa. Je sais ce que tu as vécu avec lui et je comprends pourquoi tu as voulu le punir. Je me demande seulement si tout ce qu’on t’a rapporté venait réellement de lui.
La phrase reste entre nous.
— Je n’ai pas envoyé la vidéo.
— Tant mieux. Ne fais rien pour le moment.
— Tu crois qu’il disait la vérité ?
— Je crois que tu n’as pas encore assez d’éléments.
Michèle consulte l’heure sur son portable.
— Il faut que j’y aille. J’ai un rendez-vous et je ne peux pas rester plus longtemps.
Elle se lève. Je l’accompagne jusqu’à la porte.
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