COMME UN BOOMERANG - Partie 1

COMME UN BOOMERANG

Partie 1

 

Je termine la bouche de Clara au pinceau, en effleurant à peine. Un rouge profond, net, sans bavure. Elle ferme les yeux et inspire comme si ce simple geste pouvait l’aider à tenir debout.

— Voilà… ne pince pas les lèvres, je dis. Sinon tu m’écrases tout.

Elle obéit, docile. Clara est une cliente régulière : attachée à son image, angoissée de déplaire, persuadée qu’elle doit « faire effort » pour mériter qu’on la regarde. Ce soir, elle a une soirée d’entreprise, robe noire, sourire forcé, même scénario que d’habitude : elle veut rayonner, alors qu’elle est déjà fatiguée de briller.

Je recule pour la laisser se voir.

— Waouh… on dirait moi, mais en mieux.

— Tu es toi. Simplement… plus lisible.

Ça la fait rire. Elle se lève, s’observe sous différents angles, étire sa nuque, vérifie ses pommettes.

— Tu as des mains en or, Sandra.

Je souris. Je prends son billet, je lui rends sa monnaie, je range déjà mon matériel. Geste après geste, dans l’ordre. Le nettoyage est mon rituel : il me remet à ma place. Il me prouve que je peux contrôler quelque chose, au moins ça. Quand Clara quitte l’appartement, le silence s’abat.

Je reste un instant debout au milieu de mon salon, comme si l’air avait changé de densité. Mon téléphone affiche 18 h 47.

Ce soir, Stéphane vient.

Je devrais me sentir vide. Je me sens pleine. Pleine de colère, pleine d’anticipation, pleine de cette lucidité froide qu’on a quand on a pleuré jusqu’à ne plus avoir de larmes.

Je vais à la salle de bains, j’attrape mon reflet : rousse. Extensions impeccables. Une rousse pas “fun”, pas “caprice”, pas “j’ai envie de changement”, non. Une rousse stratégique. Je me suis fabriqué une version de moi-même qu’il va regarder comme un nouveau jouet, persuadé que tout lui revient de droit.

Je m’habille sans hésiter. Robe rouge, moulante, fendue à mi-cuisse. Décolleté assumé. Je n’ai pas choisi ça pour être “sexy”. Je l’ai choisi parce que je sais comment il fonctionne. Je sais ce qu’il croit dominer. Et je sais ce qu’il devient quand il croit que c’est gagné.

Je fais le tour de l’appartement. Tout est prêt. Trop prêt. Tout est à sa place comme un décor. Dans le salon, la lumière est tamisée. Sur la table basse, une bougie. La playlist attend : Marvin Gaye, juste assez cliché pour le flatter, pas assez pour me trahir.

Je vérifie la caméra dissimulée dans l’angle. Une petite diode. Invisible si on ne la cherche pas. Je teste l’enregistrement. L’image est nette. Le son aussi.