ELLES MALGRÉ TOUT — Extrait du récit « Sandra »

ELLES MALGRÉ TOUT réunit des récits contemporains portés par des femmes aux parcours singuliers. D'une histoire à l'autre, le lecteur passe de l'intime à l'inattendu, de la légèreté à la profondeur, entre choix, secrets, amour, résilience et espoir.


📖 Extrait du récit « Sandra »

Bonjour Sandra,

Nous sommes le 14 février et c'est la Saint-Valentin. Pour moi, c'est surtout la fête de la solitude. J'ai 29 ans, et je vis une relation secrète avec Éric, 41 ans. Il est marié. Récemment, je lui ai fait part de mon amour pour lui, sans doute une erreur. Je pense que quelque part, il en joue. Ni intentionnellement ni de manière perverse, mais quoi qu'il en soit, la situation est ambiguë.

À mon avis, il entretient cette relation parce qu'il y trouve son compte. Il se complaît dans cette liaison clandestine, qui pimente sans doute sa vie de couple. Je le trouve peu attentionné. Il m'appelle rarement, ne m'envoie aucun message. Quand je lui demande pourquoi, il me répond que la journée, il est très occupé. Le soir, lorsqu'il rentre chez lui, il y a son épouse. C'est compliqué.

Je ne suis pas du genre à attendre un homme, et pourtant, c'est exactement ce que je fais. Souvent, il passe me voir après ses réunions de travail, mais lorsque les discussions s'éternisent, je l'attends en vain. Il ne prend même pas la peine de m'avertir qu'il ne viendra pas. Depuis huit mois, je m'accroche à l'espoir qu'un jour ou l'autre, il m'accordera un peu plus de temps que ces moments sous la couette, à la sauvette. Il me semble avoir suffisamment fait preuve de patience. Parfois, j'ai l'impression de n'être qu'une distraction. La journée s'est achevée et je n'ai pas reçu un mot de sa part. Le silence total ! Cette fois, c'est fini, je tire un trait sur lui. Je vais probablement en souffrir, mais m'obstiner dans le déni serait encore pire. Qu'en penses-tu ? Ai-je bien fait selon toi de mettre un terme à cette histoire, ou devrais-je lui laisser encore une chance de manifester ses sentiments ?

Val

Chère Val,

Y a-t-il un seul point positif dans ton histoire, qui pourrait te faire regretter ta décision et lui laisser « une chance de manifester ses sentiments ? ». À la lecture de ta lettre, je n'en décèle aucun.

Je vois surtout une femme très amoureuse d'un homme marié, peu enclin à lui démontrer une quelconque affection, et qui, de surcroît, semble être le seul à tirer parti de cette situation pour le moins confuse, et j'ajouterais, sans issue. Sauf à penser qu'il quitte sa femme pour toi, mais sur ce point, chère Val, permets-moi d'en douter fortement.

Il n'y a donc aucune raison que tu entretiennes une liaison dans laquelle tu ne tires aucun épanouissement, et je pense que tu as pris une sage décision en y mettant un terme. Poursuivre dans cette voie serait probablement une erreur au regard de ce que tu décris. Il faut avant toute chose que tu penses à ce qui te rend heureuse. Cesse de t'accrocher à des chimères. N'oublie jamais que chacun de nous mérite ce qu'il y a de meilleur. Tourne la page sans aucun remords. Tu mérites tellement mieux que quelques miettes. Bon courage.

Sandra

Cette rubrique me lessive. Non, pire : elle m'aspire l'âme. On me demande d'édulcorer. « Ne dites pas que son mec est un escroc affectif. Écrivez plutôt qu'il a besoin de temps ». Mais oui, bien sûr. Et moi, je suis la Vierge Marie. Résultat : je passe mes journées à repeindre des taudis émotionnels en couleur pastel. À transformer des losers en « hommes complexes ». Je préfère le franc-parler. Un chat est un chat. Un con est un con. Et si ça pique, tant mieux. Mais visiblement, ici, il faut caresser dans le sens du poil. C'est pile à ce moment que mon téléphone vibre. L'écran affiche : Mylène Lacombe. Ma boss. La rédactrice en chef de Mademoiselle Zoé. Gardienne du politiquement correct. Pourquoi ne suis-je pas surprise ?

Je décroche avec du sucre glace dans la voix.

— Bonjour Madame Lacombe.
— Bonjour Sandra.

Son ton est tellement sec qu'on pourrait l'utiliser comme du papier de verre.

— Comment allez-vous ? dis-je en minaudant.
— J'allais bien jusqu'à ce que je lise votre réponse à notre lectrice. Que s'est-il passé ?
— Vraiment ? Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
— Dois-je vous rappeler que vous vous occupez du courrier du cœur, pas de la rubrique guillotine ? Votre réponse est d'une dureté insupportable.

Je lève les yeux au ciel.

— Dureté ou réalisme, tout est une question de vocabulaire.
— Non, c'est une question de ton. Vous donnez des conseils, comme on distribue des gifles.
— Au moins, nos lectrices sortent de là réveillées. On ne peut pas en dire autant des sirops qu'on leur sert habituellement.
— Sandra, soupire-t-elle, vous ne pouvez pas traiter ces femmes comme si elles étaient stupides.
— Je ne les traite pas comme si elles étaient stupides, je les traite comme des adultes. C'est différent.

Je pourrais presque sentir son regard désapprobateur à travers le combiné.

— Vous aimez les provocations, n'est-ce pas ? finit-elle par lâcher.
— Pas spécialement. Mais quitte à écrire, autant que ce soit utile.


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