COMME UN BOOMERANG
Je termine la bouche de Clara au pinceau, en effleurant à peine. Un rouge profond, net, sans bavure. Elle ferme les yeux et inspire comme si ce simple geste pouvait l'aider à tenir debout.
— Voilà… ne pince pas les lèvres, je dis. Sinon tu m'écrases tout.
Elle obéit, docile. Clara est une cliente régulière : attachée à son image, angoissée de déplaire, persuadée qu'elle doit « faire un effort » pour mériter qu'on la regarde. Ce soir, elle a une soirée d'entreprise, robe noire, sourire forcé, même scénario que d'habitude : elle veut rayonner, alors qu'elle est déjà fatiguée de briller.
Je recule pour la laisser se voir.
— Waouh… on dirait moi, mais en mieux.
— Tu es toi. Tout simplement.
Ça la fait rire. Elle se lève, s'observe sous différents angles, étire sa nuque, vérifie ses pommettes.
— Tu as des mains en or, Mélissa.
Je souris. Elle me tend un billet et me demande de garder la monnaie. Je la remercie.
Je range déjà ma mallette de maquillage. Geste après geste, dans l'ordre. Le nettoyage est mon rituel : il me remet à ma place. Il me prouve que je peux contrôler quelque chose, au moins ça. Quand Clara quitte l'appartement, le silence s'abat.
Je reste un instant debout au milieu de mon salon. Mon téléphone affiche 18 h 47. Ce soir, Stéphane vient.
Je devrais me sentir vide. Je me sens pleine de colère, d'anticipation, de cette lucidité froide qu'on a quand on a pleuré jusqu'à ne plus avoir de larmes.
Je vais dans la salle de bains, j'observe mon reflet : rousse, extensions impeccables. Je me suis fabriqué une version de moi-même qu'il va regarder comme un nouveau jouet, persuadé que tout lui revient de droit.
Je m'habille sans hésiter. Robe rouge, moulante, fendue à mi-cuisse. Décolleté assumé. Je n'ai pas choisi ça pour être « sexy ». Je l'ai choisi parce que je le connais parfaitement. Il croit dominer. Et je sais ce qu'il devient quand il croit que c'est gagné.
Je fais le tour de l'appartement. Tout est à sa place comme un décor de film. Dans le salon, la lumière est tamisée. Sur la table basse, une bougie. La playlist attend : Marvin Gaye, juste assez cliché pour le flatter, pas assez pour me trahir. Je vérifie la caméra dissimulée dans l'angle. Une petite diode. Invisible si on ne la cherche pas. Je teste l'enregistrement. L'image est nette. Le son aussi.
✦ ✦ ✦
À 20 h 50, je le vois enfin se garer. En retard, comme toujours. Je le regarde descendre de sa voiture, ajuster sa veste comme un acteur avant d'entrer sur scène. Il lève la tête, repère ma fenêtre, sans me voir derrière les rideaux. La sonnerie de l'interphone retentit.
— Oui ?
— C'est moi.
Évidemment que c'est toi. Je déclenche l'enregistrement, puis j'ouvre.
Il monte les deux étages sans se presser. Quand il apparaît sur le palier, je vois, dans ses yeux, ce petit arrêt. Ce micro-décalage. Il ne s'y attendait pas.
— Wow… dit-il. Tu es rousse maintenant.
Je le laisse faire son numéro.
— Ça te va bien, ajoute-t-il.
Je fais semblant de rougir.
— J'avais envie de changer de tête.
Et peut-être aussi de changer d'homme, mais chaque chose en son temps.
Il s'approche, m'embrasse sur la joue. Je lui rends son baiser, tendre, juste ce qu'il faut pour lui donner l'impression qu'il est attendu.
— Entre.
Je referme la porte.
— Ça a changé, ici. Tu as refait la déco ?
— Oui. J'avais aussi envie de nouveauté dans mon intérieur.
— Tu es ravissante, dit-il. Cette robe… franchement. Tu sais te mettre en valeur.
Je le remercie.
— Comment vas-tu, Stéphane ?
Il se laisse tomber, déjà à l'aise, comme si l'appartement était un prolongement de lui.
— Fatigué, dit-il. Beaucoup de boulot. Toujours la même chose.
Il m'observe encore.
— Et toi… tu deviens quoi ? Toujours maquilleuse ?
La façon dont il dit « maquilleuse » est presque charmante. Comme s'il parlait d'un hobby.
— Freelance, oui. Et ça marche.
— Tant mieux. Il faut que tu… t'installes vraiment. Que tu fasses quelque chose de solide.
Quelque chose de solide ? Comme son mariage foireux, sans doute. Je serre la mâchoire. J'embraye aussitôt.
— Et toi, ton épouse, tes enfants… tout va bien ?
Il se fige. Comme si ces quelques mots venaient de griffer le cuir du canapé.
— Je croyais qu'on devait éviter ce sujet.
Je souris, douce.
— Bien sûr. Je suis désolée.
Il soupire, comme un homme qui tolère.
— Mélissa… je sais qu'on en a déjà parlé, mais… pas de publicité autour de notre histoire. Je ne peux pas me permettre. Tu comprends ?
Je hoche la tête. Je connais la rengaine. Sa réputation, sa carrière. Sa vie. Et moi, je suis le sas de décompression. Le secret qui se tait. Le plaisir qui ne laisse pas de traces.
— Je comprends.
Je saisis surtout que sa tranquillité mérite, selon lui, tous les sacrifices. Surtout les miens. Il se détend aussitôt. Il croit qu'il vient de gagner. Il se lève, se rapproche, pose ses mains sur mes hanches comme si c'était un droit.
— Viens là.
Je le laisse m'attirer, juste assez.
— Tu m'as manqué, murmure-t-il.
Ce mensonge-là, il le dit bien. Je souris avant de m'éloigner.
— Assieds-toi. Je vais nous chercher à boire.
Il me regarde, amusé.
— On boira après, ma puce. Approche.
Je m'exécute. Son assurance m'horripile. Cette façon de disposer de moi quand bon lui semble. Il n'a décidément rien appris. Je le regarde, une seconde de trop. Je sens quelque chose se verrouiller en moi. Comme si ma dernière chance de lui trouver une excuse venait de mourir.
— J'ai soif, Stéphane. Il fait chaud.
Il attrape mon poignet.
— Tu ne vas pas me laisser comme ça.
Son désir a toujours eu, à ses yeux, le caractère d'une urgence. Le mien, beaucoup moins.
— Mais non, mon cœur. Je reviens. Et je te promets… tu ne le regretteras pas.
— Je sais, dit-il. Tu as les lèvres les plus douces que je connaisse. Ça m'a manqué.
Je souris. Il croit encore que cette soirée lui appartient.
✦ ✦ ✦
Vingt minutes après avoir terminé son dernier verre, Stéphane s'écroule. Je lève son bras. Il retombe lourdement contre le canapé. Je vérifie sa respiration, puis regarde ma montre. 23 h 35. Je stoppe l'enregistrement et visionne les premières minutes. Son arrivée. Le « tu es rousse ». Ses compliments. Ses mises en garde. Ses phrases de propriétaire. Sa façon de parler de sa femme comme d'un obstacle et de moi comme d'une chose qu'il aurait laissée derrière lui. Tout y est. Minuit pile. Michèle sonne à la porte.
Lorsqu'elle entre, son regard passe de ma robe rouge à Stéphane allongé sur le canapé.
— Qu'est-ce que tu lui as fait ?
— Il dort.
Elle s'approche, vérifie sa respiration à son tour, puis se retourne vers moi.
— On avait dit que tu le ferais parler.
— Il a parlé.
— On n'avait pas dit que tu le droguerais.
Je récupère mon téléphone et lance la vidéo. Michèle regarde Stéphane entrer chez moi, me détailler, me complimenter. Elle écoute ses remarques, son ton, cette certitude avec laquelle il reprend possession d'une histoire qu'il prétend avoir refusée.
Lorsqu'elle relève les yeux, sa colère n'a pas disparu. Elle a seulement changé de direction.
— Tu as ce qu'il te faut.
— Je veux qu'il comprenne.
— Il ne comprendra rien. Il dira que tu l'as piégé.
— Il est venu tout seul.
— Je sais.
Elle s'assoit près de moi.
Pendant des mois, Stéphane m'a appelée lorsqu'il en avait envie. Il disparaissait après chaque rencontre, puis revenait avec les mêmes phrases et les mêmes promesses. Je n'avais rien demandé. Pourtant, lorsqu'il avait rencontré le père de mon meilleur ami, il lui avait raconté une autre histoire. J'étais devenue une femme instable qui le poursuivait, une folle à laquelle il avait dû rappeler plusieurs fois qu'il ne voulait rien savoir d'elle. Il ne savait pas à qui il parlait.
La phrase m'était revenue quelques jours plus tard, débarrassée de tous les détails qui auraient pu l'adoucir. Mon meilleur ami n'avait pas voulu y croire. Son père, lui, avait commencé à me regarder différemment. Stéphane avait protégé sa réputation en ruinant la mienne.
— Je vais lui envoyer la vidéo.
Michèle garde les yeux sur l'écran.
— À son père ?
— Oui.
— Et après ?
— Après, il saura lequel de nous deux ment.
Elle se lève et remet son manteau.
— Ne publie rien.
— Je n'ai jamais parlé de publier quoi que ce soit.
— Je préfère l'entendre.
Avant de partir, elle regarde Stéphane une dernière fois.
— Ce que tu as fait ce soir, ce n'est pas rien.
— Ce qu'il a fait non plus.
— Je n'ai pas dit le contraire.
Elle m'embrasse sur la joue et s'en va.
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